Pénalités de retard de chantier : votre client peut-il les déduire de la facture ?

Par Équipe Bivalt · 7 septembre 2026

Le chantier a pris trois semaines de retard. Vous envoyez la facture de solde, et le client règle 4 200 € au lieu de 5 000 €. Dans le message qui accompagne le virement, une ligne : « déduction faite des pénalités de retard ».

Cette situation est fréquente, et elle repose sur une confusion. Un client peut avoir droit à des pénalités sans avoir le droit de se payer lui-même dessus. Les deux questions sont distinctes, et la seconde se tranche par une règle que la plupart des artisans ignorent.

Mon client peut-il m'appliquer des pénalités de retard ?

Seulement si une clause du contrat les prévoit. Sans clause écrite, aucune pénalité forfaitaire n'est due.

Les pénalités de retard de chantier sont ce que le Code civil appelle une clause pénale, régie par l'article 1231-5. C'est une somme fixée à l'avance dans le contrat, que l'entreprise doit verser au maître d'ouvrage si les travaux ne sont pas achevés dans le délai convenu. Son intérêt pour le client est considérable : il n'a pas à prouver son préjudice. Là où une demande classique de dommages et intérêts suppose de démontrer un montant précis, la clause pénale s'applique sur la seule constatation du retard.

Deux conséquences pour vous.

Pas de clause, pas de pénalités forfaitaires. Un client dont le devis ne prévoit rien ne peut pas inventer un taux après coup. Il lui reste la voie des dommages et intérêts de droit commun, sur le fondement de l'article 1231-1, mais il devra alors prouver un préjudice réel et chiffré. C'est beaucoup plus exigeant, et beaucoup plus rare en pratique.

La clause doit être déterminée ou déterminable. Une mention vague du type « des pénalités pourront être appliquées » ne suffit pas. Il faut une date ou une période de livraison, un mode de calcul et, le cas échéant, un plafond.

Vérifiez donc d'abord ce que vous avez signé : le devis, les conditions générales, les conditions générales d'achat de votre client si vous êtes sous-traitant. C'est ce document, et lui seul, qui fonde ou non la retenue. Les éléments que doit contenir un devis de travaux sont détaillés dans l'article sur les mentions obligatoires d'un devis d'artisan.

Quel est le montant habituel ?

Il n'existe pas de taux légal en marché privé. La pratique répandue en construction est de 1/1 000e du montant du marché par jour de retard, souvent plafonné à 5 % du prix total.

D'autres régimes coexistent :

Type de contrat Régime des pénalités
Marché privé ordinaire Libre, fixé au contrat. Usage : 1/1 000e par jour, plafond fréquent à 5 %
Contrat de construction de maison individuelle Pénalités obligatoires, minimum 1/3 000e du prix par jour
Marché public Clause imposée par le Code de la commande publique, taux encadré

Le plafond mérite votre attention lors de la signature. Sans plafond, une pénalité de 1/1 000e par jour sur un marché de 60 000 € représente 60 € par jour, soit 1 800 € par mois, sans limite. Négocier un plafond à 5 % au moment du devis coûte une phrase ; l'obtenir après un retard est impossible.

Faut-il une mise en demeure avant de m'appliquer des pénalités ?

Oui par principe, non si le contrat en dispense.

L'article 1231-5 du Code civil pose la règle : sauf inexécution définitive, la pénalité n'est encourue que lorsque le débiteur est mis en demeure. L'article 1231 le confirme pour les dommages et intérêts en général.

Mais cette règle est supplétive. De nombreux contrats de travaux prévoient l'application des pénalités de plein droit, sans mise en demeure préalable. Dans ce cas, elles courent à compter de la date contractuelle d'achèvement, sans formalité.

Ce que cela implique concrètement :

Si votre contrat ne dit rien, les pénalités ne courent qu'à compter d'une mise en demeure, adressée par lettre recommandée avec accusé de réception, vous demandant d'achever les travaux dans un délai raisonnable. Une simple relance téléphonique ou un email de rappel ne suffit pas.

Si votre contrat prévoit « de plein droit », elles courent depuis la date d'achèvement prévue, même sans aucun courrier.

C'est le premier point à regarder dans le contrat quand un client annonce une retenue : sur quelle date fait-il partir son décompte, et cette date est-elle fondée ?

Mon client peut-il déduire ces pénalités de ma facture ?

Pas si vous les contestez. C'est le point décisif de tout ce sujet, et il repose sur un arrêt publié au Bulletin.

Le mécanisme juridique qui permettrait à votre client de se payer lui-même s'appelle la compensation. L'article 1347-1 du Code civil pose la condition : la compensation n'a lieu qu'entre deux obligations fongibles, certaines, liquides et exigibles.

Or la Cour de cassation a jugé, par un arrêt de la chambre commerciale du 24 mars 2015 (n° 13-23.791, publié au Bulletin), que en présence d'une contestation du débiteur, la créance de pénalités de retard, qui constitue une clause pénale, n'est pas certaine, liquide et exigible. Aucune compensation légale ne peut donc s'opérer entre votre créance de solde de travaux — certaine, liquide et exigible — et la créance de pénalités, qui ne présente aucun de ces caractères dès lors qu'elle est discutée.

L'espèce est parlante : un entrepreneur avait sous-traité des travaux de terrassement. Poursuivi en paiement du prix, il opposait une compensation avec ses pénalités de retard contractuelles. Son argument a été écarté et il a été condamné à payer l'intégralité des sommes réclamées.

Traduction pour votre situation :

Votre créance de solde est certaine, liquide et exigible dès lors que les travaux sont exécutés et la facture émise.

La créance de pénalités de votre client ne l'est pas, dès l'instant où vous la contestez sérieusement — par exemple en soutenant que le retard ne vous est pas imputable.

Il ne peut donc pas se payer sur votre facture. Il doit vous régler l'intégralité, puis réclamer ses pénalités par la voie contentieuse s'il y tient.

Cette règle est puissante, et elle est presque toujours ignorée du côté de l'artisan comme du côté du client. Encore faut-il l'activer, et cela suppose une chose : contester explicitement et par écrit. Un silence face à une retenue n'est pas une contestation.

Comment contester une retenue ?

Par un courrier écrit, envoyé rapidement, qui fait quatre choses. Voici une trame utilisable.

Objet : facture n° [X] du [date] — contestation de la retenue opérée

Bonjour,

J'accuse réception de votre règlement partiel de [montant] € sur la facture n° [X] d'un montant de [montant] €, la différence correspondant à des pénalités de retard.

Je conteste cette retenue, tant dans son principe que dans son montant. [Motif : le retard invoqué résulte de / le contrat ne prévoit aucune pénalité / aucune mise en demeure ne m'a été adressée].

Je vous rappelle qu'en application de l'article 1347-1 du Code civil et de la jurisprudence constante de la Cour de cassation, une créance de pénalités de retard contestée n'est ni certaine, ni liquide, ni exigible, et ne peut donc faire l'objet d'aucune compensation avec le solde des travaux, lequel présente ces trois caractères.

Le solde de [montant] € reste donc dû. Je vous remercie de procéder à son règlement sous huitaine, à défaut de quoi les pénalités de retard de paiement et l'indemnité forfaitaire de recouvrement de 40 € s'appliqueront de plein droit.

Cordialement,

Quatre éléments, dans cet ordre : l'accusé de réception du paiement partiel, la contestation explicite du principe et du montant, le fondement juridique, et le rappel des conséquences du retard de paiement.

Le dernier point n'est pas décoratif. Une facture impayée fait courir de plein droit les pénalités de retard de règlement et l'indemnité forfaitaire de recouvrement de 40 €, sans qu'aucune relance ne soit nécessaire.

Quelles causes justifient un retard ?

La contestation la plus solide porte sur l'imputabilité. Les pénalités ne sont dues que si le retard vous est imputable.

Les causes classiquement retenues pour l'écarter :

Les travaux supplémentaires demandés en cours de chantier. Un client qui ajoute des prestations ne peut pas réclamer le respect du délai initial. Encore faut-il pouvoir prouver la demande, ce qui renvoie aux règles de preuve applicables aux travaux non prévus au devis initial.

Le retard du maître d'ouvrage lui-même : décisions non prises, choix de matériaux non arrêtés, accès au chantier non fourni, autorisations manquantes, acomptes non versés.

La défaillance d'un autre corps d'état. Si vous ne pouvez pas intervenir parce que le lot précédent n'est pas terminé, le retard n'est pas le vôtre.

Les intempéries, dans les conditions prévues au contrat ou par la norme applicable au marché. Attention : la suspension du délai pour intempéries dépend d'une stipulation contractuelle ou de la norme à laquelle le marché se réfère. Sans clause, l'argument est moins solide qu'on ne le croit.

La force majeure, au sens de l'article 1218 du Code civil, dont les conditions sont strictes.

Un point pratique décisif : ces causes se prouvent avec des documents datés. Comptes rendus de chantier, emails, photos horodatées, courriers de demande restés sans réponse. Un artisan qui documente son chantier au fil de l'eau conteste efficacement ; un artisan qui reconstitue après coup se bat avec sa mémoire contre les écrits de son client.

Le juge peut-il réduire les pénalités ?

Oui, et dans les deux sens.

L'article 1231-5 du Code civil donne au juge un pouvoir de modération : il peut réduire une pénalité manifestement excessive, ou augmenter une pénalité dérisoire. Il peut le faire même d'office. Toute clause contraire est réputée non écrite, ce qui signifie qu'aucun contrat ne peut priver le juge de ce pouvoir.

Deux nuances tempèrent cette possibilité.

En pratique, les juges modulent rarement. La modération suppose une disproportion manifeste entre le montant réclamé et le préjudice réellement subi. Un client qui n'a subi aucun préjudice concret — un logement locatif resté vide de toute façon, un bien non occupé — a du mal à justifier une pénalité élevée. À l'inverse, un chantier qui a entraîné des frais d'hébergement, une perte de loyers ou un décalage d'exploitation supporte des pénalités significatives.

Le cumul avec des dommages et intérêts est en principe exclu. La clause pénale répare forfaitairement le préjudice de retard ; obtenir davantage suppose de démontrer un préjudice distinct de celui déjà réparé.

(confiance : haute sur le principe — ce qui la ferait changer : une clause contractuelle spécifique ou un régime particulier comme le CCMI, qui obéit à ses propres règles.)

Le cas du sous-traitant : quand le donneur d'ordre répercute

Une situation particulière mérite d'être isolée, parce qu'elle concentre les erreurs.

Un entrepreneur principal se voit appliquer des pénalités par le maître d'ouvrage, et décide de les répercuter sur ses sous-traitants en retenant leurs soldes. Trois observations.

La répercussion n'est pas automatique. Elle suppose une clause de pénalités dans votre sous-traité, distincte de celle du marché principal. Les pénalités que subit votre donneur d'ordre au titre de son propre contrat ne créent aucune obligation à votre charge s'il n'a rien prévu avec vous.

La quote-part doit être justifiée. Sur un chantier à plusieurs lots, encore faut-il établir quelle part du retard global vous est imputable. Un entrepreneur qui répartit forfaitairement ses pénalités entre tous ses sous-traitants ne démontre rien.

La règle de la compensation joue à l'identique. L'arrêt du 24 mars 2015 a précisément été rendu dans une relation de sous-traitance : l'entrepreneur principal invoquait la compensation avec des pénalités contractuelles contre son sous-traitant en terrassement, et il a été condamné à payer l'intégralité. Votre position est la même.

Un sous-traitant dispose par ailleurs de leviers que n'a pas un fournisseur ordinaire, notamment l'action directe contre le maître d'ouvrage quand les conditions sont réunies. Le mécanisme est détaillé dans l'article sur le contrat de sous-traitance et ses garanties.

Pénalités et retenue de garantie : deux choses différentes

Une autre confusion coûte régulièrement de l'argent aux artisans : le client qui retient 5 % en expliquant que ce sont « les pénalités ».

La retenue de garantie est un mécanisme distinct, plafonné à 5 % du montant des travaux, destiné à couvrir les réserves formulées à la réception. Elle se libère de plein droit à l'expiration du délai d'un an à compter de la réception, sauf opposition motivée. Elle n'a aucun rapport avec un retard de délai. Les règles complètes figurent dans l'article sur la retenue de garantie en BTP et sa libération.

Un client peut donc, en théorie, appliquer les deux : une retenue de garantie pour les réserves, et des pénalités pour le retard. Mais il doit les distinguer, les justifier séparément, et chacune obéit à son propre régime. Une retenue globale non ventilée, présentée comme un solde « après déductions », est contestable pour cette seule raison : vous ne pouvez pas vérifier ce qui vous est réclamé.

Le réflexe utile : demander par écrit le détail chiffré de toute retenue, poste par poste, avec le fondement de chacun. Beaucoup de retenues ne survivent pas à cette demande.

Le retard peut-il justifier une résiliation ?

Oui, et c'est le scénario le plus lourd.

Un retard suffisamment grave peut fonder la résiliation du contrat aux torts de l'entreprise. Dans ce cas, le maître d'ouvrage peut solliciter des pénalités pour la période comprise entre la date à laquelle l'ouvrage aurait dû être livré et la date de la résiliation, puis faire achever les travaux par un tiers et en réclamer le surcoût.

Deux points de vigilance.

La résiliation unilatérale sans mise en demeure est fragile. Le client qui écarte l'entreprise du chantier du jour au lendemain, sans formalité préalable, s'expose à voir la résiliation jugée abusive et à devoir des dommages et intérêts.

Les travaux exécutés restent dus. Une résiliation, même fondée, n'efface pas la créance correspondant à ce qui a été réalisé. Elle ouvre un débat sur le solde, pas une annulation de facture. Si vous facturez à l'avancement, chaque situation de travaux déjà acceptée constitue une créance distincte, plus difficile à remettre en cause qu'une facture unique de fin de chantier.

Ne pas confondre avec les pénalités de retard de paiement

C'est la confusion la plus fréquente sur ce sujet, et elle joue dans les deux sens.

Deux mécanismes portent presque le même nom et n'ont rien à voir.

Pénalités de retard de chantier Pénalités de retard de paiement
Qui les doit L'entreprise, au client Le client, à l'entreprise
Fondement Clause pénale, art. 1231-5 du Code civil Art. L. 441-10 du Code de commerce
Faut-il une clause ? Oui Non, elles sont dues de plein droit
Faut-il relancer ? Selon le contrat Non, aucune relance nécessaire
Le juge peut-il les réduire ? Oui Non

Un client en retard de paiement vous doit des pénalités sans qu'aucune clause ne soit nécessaire et sans que vous ayez à relancer. C'est un droit d'ordre public. Les taux, les plafonds et le point de départ sont détaillés dans l'article sur les délais de paiement entre professionnels.

D'où une asymétrie utile à connaître : votre client a besoin d'une clause pour vous pénaliser, vous n'en avez pas besoin pour le pénaliser.

Que faire, dans quel ordre

1. Lisez le contrat avant de répondre. Y a-t-il une clause de pénalités ? Prévoit-elle une mise en demeure, ou une application de plein droit ? Y a-t-il un plafond ? Quelle date d'achèvement est stipulée ?

2. Contestez par écrit, sous huit jours. Le principe et le montant, avec le fondement juridique. Le silence prolongé face à une retenue affaiblit votre position et peut laisser croire à une acceptation.

3. Rassemblez vos preuves d'imputabilité. Comptes rendus, emails, photos datées, demandes restées sans réponse. C'est ce dossier qui rend votre contestation sérieuse plutôt que formelle.

4. Vérifiez l'état de la réception. Un chantier réceptionné sans réserve sur le délai affaiblit une réclamation tardive du client. Le procès-verbal est la pièce centrale, comme l'explique l'article sur la réception des travaux.

5. Mettez en demeure si le solde reste impayé. La procédure de relance et de recouvrement s'applique normalement : la retenue contestée ne suspend pas votre créance.

6. Corrigez vos devis pour la suite. Un plafond de pénalités, une clause de suspension du délai en cas de travaux supplémentaires ou d'intempéries, et une date d'achèvement rattachée au démarrage effectif plutôt qu'à une date calendaire fixe.

Le signal que la contestation a fonctionné : le solde est réglé intégralement, ou votre client engage une discussion sur le montant au lieu de considérer l'affaire close. S'il maintient la retenue sans répondre à votre argumentation, le dossier est mûr pour une mise en demeure.

Ce que les sources ne disent pas de la même manière

Trois points relevés en préparant cet article.

L'automaticité des pénalités. De nombreuses publications présentent les pénalités de retard de chantier comme s'appliquant automatiquement dès la constatation du retard. C'est vrai de la dispense de preuve du préjudice, ce qui est déjà considérable. Ce n'est pas vrai de la mise en demeure, qui reste requise sauf clause contraire, ni de l'imputabilité du retard, qui reste une condition de fond.

Le droit du client à se payer sur la facture. C'est l'affirmation la plus répandue et la plus fausse. Beaucoup de contenus décrivent la retenue sur solde comme le mode normal d'application des pénalités, sans mentionner la condition de créance certaine, liquide et exigible ni la jurisprudence qui l'écarte en cas de contestation.

Le numéro de l'arrêt de référence. Plusieurs publications citent la décision du 24 mars 2015 sous le numéro 13-24.984. Le pourvoi publié au Bulletin porte le numéro 13-23.791, joint au 13-25.106, et il est consultable sur Légifrance.

Les textes applicables sont les articles 1231, 1231-1, 1231-5, 1218 et 1347 à 1347-7 du Code civil, ainsi que l'article L. 441-10 du Code de commerce pour le versant paiement. Tous sont publics.

Un logiciel de facturation qui conserve le lien entre le devis, ses clauses, les situations et la facture de solde permet de reconstituer un dossier de contestation en quelques minutes plutôt qu'en une soirée.